Éduquer au renoncement et à la réceptivité


 

   Pour ne pas déplaire à l'enfant, on satisfait ses moindres caprices. « Il ne faut surtout pas que son désir demeure insatisfait, cela créerait de la frustration, pauvre petit. Et jamais je n'accepterai que mon enfant souffre ! »

   En suivant ce principe, on empêche l'enfant de faire ses expériences et d'apprendre par ses erreurs et ses privations, les lois et exigences de la vie auxquelles personnes n'échappe, qu'il soit riche ou pauvre, instruit ou inculte. On ne peut empêcher l'enfant de souffrir, de connaître la peine, la tristesse, les conflits. Du reste, sans chercher très loin, il y a déjà plein de situations qui lui déplaisent et le contrarient, telle que : faire son lit, mettre sa chambre en ordre, essuyer ses pieds avant d'entrer, ne pas crier dans la maison, sortir son chien, remettre ses jouets et vêtements à leur place, ne pas parler la bouche pleine, ne pas interrompre quelqu'un qui parle, s'exprimer clairement et finir ses phrases, prêter ses objets personnels, faire ses devoirs avant de jouer, rentrer à l'heure, ne pas recevoir plus d'argent de poche que convenu, participer à l'entretien de la maison, prendre ses responsabilités ou simplement partager, etc.

   Or, c'est quand il est petit qu'un enfant doit apprendre les constantes de la vie : les données qu'on ne choisit pas, les leçons que personne ne peut apprendre à sa place. Il doit être tiré de l'enfance par ses parents éducateurs. C'est cela l'éducation : l'art de tirer de l'enfant un adulte, du bébé gâté un être responsable qui peut changer et se discipliner, de l'égoïste replié sur lui-même une personne qui sait écouter la vie et les autres, et du petit animal qui veut tout pout lui tout seul et sans délai, une personne qui accepte de se perdre dans plus grand qu'elle-même et qui est capable de « différer les gratifications ».

   Mais cela n'est pas possible si le ou les parents sont demeurés eux-mêmes des enfants et tiennent à le demeurer, en ne voulant que ce qui plaît et en refusant le contraire. Ils n'auront pas la force, la tenacité ou la liberté de tirer leur enfant de son exigence illimitée, de ses caprices et de son refus de grandir. L'éducation n'est pas un programme qu'on applique de l'extérieur, ce n'est pas seulement du dressage, mais la transmission d'une attitude engageant toute la personne et toute la vie, la pensée, l'émotion, le cœur, le corps et la transcendance. C'est toute la personne qui éduque et c'est toute la personne qui est éduquée. Si donc le parent n'a pas réussi à sortir de lui-même l'adulte qui sommeillait, il ne tolérera pas de voir sa progéniture souffrir d'être privée ou contrariée, il va céder au chantage affectif ou tout simplement, de guerre lasse, il fera « comme les voisins ».

   Pour l'enfant et comme lui, le parent sacrifiera tout au bonheur instantané, à la satisfaction instantanée, à la vie instantanée. Or, ne nous y trompons pas, vivre dans l'instantané, ce n'est pas vivre au présent. C'est refuser le présent par une fuite continuelle que Pascal, au XVII e siècle, appelait le divertissement : être toujours occupé par quelque chose qui plaise en fuyant comme la peste tout ce qui ennuie ou déplaît dans sa vie quotidienne.

   À force de donner toutes les choses matérielles à ses enfants, on leur enlève l'essentiel : une raison de vivre, de se renoncer pour plus, d'atteindre un but qui exige courage et longanimité. À force de s'être tout donné, on a perdu le sens de sa vie, la valeur de l'accueil, de l'ouverture, de la disponibilité, de la capacité à vivre dans l'insécuruté. La sage grand-mère avait bien raison : « Les enfants n'ont plus le temps de désirer », puisqu'on leur donne tout à l'instant, même parfois avant qu'ils ne le demandent, pour qu'ils n'aient pas à souffrir (« comme moi j'ai souffert dans mon enfance »). La souffrance est devenue le grand tabou.

   Comme le dit Yvon Deschamps, ce génie comique de la communication : « Dans mon temps, nous n'avions rien et désirions tout ; aujourd'hui, les enfants ont tout et ne désirent rien. » Tous les besoins et désirs remplis dès qu'il y a une béance, cela curieusement ne peut que créer un grand vide. Car le désir, étant un état d'attente et de manque, peut nous apprendre de précieuses leçons.

   Comme les enfants gâtés ont toujours eu les choses facilement et sans y travailler, ils croient que c'est cela la vie et que par conséquent tout leur est dû et qu'ils ont tous les droits. Ils croiront même que c'est là une constante de la vie : que l'on obtient d'elle tout ce que l'on veut, immédiatement et sans peine, que la vie est en somme un magasin général ou encore mieux, un père Noël à plein temps. Il n'y a pas alors d'attitude d'ouverture et de réceptivité, mais une prise constante, une saisie avide, un agrippement frénétique. C'est la peur chronique de vivre dans l'insécurité, c'est-à-die de vivre tout simplement. On arrête la vie pour la saisir. Et aussitôt le flocon de neige que l'on veut tenir a fondu dans la main.

   Le bonheur que l'on cherche à travers les tensions et tractions des désirs, on l'a tellement confondu avec « ce qui plaît », « ce qui fait jouir », « ce qui comble mes souhaits et volontés », « ce qui fait fuir le malheur », qu'on résiste absolument à tout ce qui parle de difficulté, de non-attente, d'acceptation. Du reste, on pense qu'accepter de renoncer sent la religion à plein nez. Mais ce n'est justement pas la religion, c'est le tissu même de la vie, ce sont ses constantes, ses exigences fondamentales. Car tout plaisir ne se sépare pas de son contraire.

   Il n'y a là aucune solidité mais du sable mouvant, un tourbillon, un feu roulant.


source : Servir la vie, par Placide Gaboury



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Une éducation qui commence avant la naissance   Omraam Mikhaël Aïvanhov

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